Outsider Music

Après quelques mois de sélections musicales présentées dans ce webzine, je pense qu’il est temps d’expliquer le plus clairement possible ce qu’est l’ « outsider music », souvent présente dans les Perles de l’Huitre.

Le journaliste américain Irwin Chusid revendique la paternité du terme. Il est d’ailleurs l’auteur de l’indispensable Songs in the key of z , guide présentant quelques outsiders parmi les plus célèbres.

songs in the key of z

songs in the key of z

Je l’ai pour ma part découvert dans les vidéos du comique britannique Mike Belgrave qui sont à la base de mon intérêt pour ce sujet.

Tout d’abord, l’outsider music n’est absolument pas un genre musical, on trouve des outsiders dans tout les genres, du classique au folk. Ce qui définit l’outsider c’est avant tout son absence plus ou moins grande de connaissances musicales. Il évolue également hors de l’industrie musicale, plus par incapacité de se conformer à ses normes que par choix délibéré. Certains ont rencontré un franc succès et sont considérés aujourd’hui comme d’importants innovateurs, à l’image de Syd Barrett premier guitariste de Pink Floyd .
On donne souvent l’exemple du groupe The Shaggs pour représenter cette catégorie de musiciens. Les Shaggs sont un groupe familial, trois soeurs dirigées par leur père. Les chansons chroniquent leur quotidien, sans aucune ambition littéraire. La musique du groupe n’est absolument pas juste selon nos canons musicaux, elle sonne comme si les trois membres avaient joué sans s’écouter les unes les autres. Le chant est chaotique.

Et pourtant des personnes comme Carla Bley et Frank Zappa ne tarissent pas d’éloges sur ce disque. Pourquoi cet intérêt ? Parcequ’il y a dans la musique des Shaggs un charme inexplicable qui pousse certains auditeurs à y revenir; ce charme découle de l’ingénuité, de l’absolue sincérité qu’il y a dans la création de ce disque.
Mettons les choses au clair : je ne pense pas qu’une oeuvre soit plus intéressante parcequ’elle a été créée par des personnes sans éducation artistique ou, comme certains outsiders, atteintes de maladies mentales. Ce genre d’idées tourne rapidement à la foire aux monstres, au zoo humain et à un intérêt finalement très paternaliste et malsain. Les outsiders sont rares et intéressants car malgré leurs difficultés de départ ils ont su réaliser une oeuvre originale et souvent très personelle.
Billy Childish et Sexton Ming ne sont pas devenus des auteurs originaux à cause de leur dyslexie mais parce qu’ils ont réussi à la surmonter et à s’en servir pour créer un style qui leur est propre.
Wesley Willis, par exemple, a grandi dans un des ghettos les plus violents et pauvres d’ Amérique. Les violences subies dans son enfance aggravent son état mental jusqu’à le plonger dans la schizophrénie paranoïde. Il nomme les voix qu’il entend durant ses épisodes psychotiques « Nervewrecker », « Heartbreaker » et « Meansucker ». Sa maladie est baptisé « Hell rides » (ballade en enfer) et le rock’n’roll est la « joy ride music ». Willis aura jusqu’à sa mort une très importante productivité, sa musique étant une façon de vivre mieux sa maladie.
Willis est avant tout quelqu’un de créatif, doué d’une imagination prolifique qui lui permet de faire de sa souffrance une œuvre profondément original.

A l’ heure où les acteurs de l’art contemporain pataugent dans la fange conceptuelle pour justifier leurs fascination morbides digne de la presse poubelle et leurs blocages au stade anal, il est bon de rappeler que la beauté artistique, la poésie et toute la panoplie des mots interchangeables prisés dans les dossiers de presse ne proviennent pas de la souffrance, de la crasse ou de la misère mais de la façon dont on les sublime. Ce qui, à mon humble avis, n’arrivera pas par l’intérêt malsain lié à un besoin de provocation somme toute très adolescent de cette frange surexposée de la culture actuelle.

Suite à cette petite mais très agréable digression revenons-en à nos moutons. Un très bon exemple de l’ingénuité dont je parlais plus haut est le chanteur Daniel Johnston . Enregistrements plus que lo-fi (un magnéto cassettes dont on entend les boutons pause et rec au beau milieu des chansons), arrangements approximatifs et minimalistes, rythmique prise de hoquet et fausses notes en pagaille. Mais pourtant Johnston fait l’admiration de ses pairs, de nombreux musiciens le citent en exemple, reprennent ses chansons ou travaillent avec lui. Johnston possède en effet un sens mélodique très fort, sa musique est très accesible et ses airs restent dans la tête.

Personellement je trouve même les reprises moins intéressantes que les versions originales . Tout ce que la chanson gagne en justesse et propreté elle le perd généralement en émotion et en originalité. La force de Johnston et des outsiders tient autant dans leur défaut que dans leurs qualités. Mieux, leurs défauts deviennent leurs qualités.

L’outsider crée une musique inouïe, dépassant les limites d’une musique plus conventionnelle car il ne sait le plus souvent pas qu’elles existent.
Je trouve le travail de ces artistes salutaire dans une époque où la bêtise crassement décomplexée d’une certaine pop culture le dispute à celle, méprisante et emmitouflée de concepts abscons d’artistes contemporains perdus dans des provocations stériles. Quand toutes les images et musiques qu’on ingère à longueur de journée sont retouchées, corrigées comme la viande qu’on mouline pour les enfants dont les dents n’ont pas encore poussé, il me semble important de pouvoir écouter des choses qui osent être fausses et marcher de travers au milieu de chanteurs et chanteuses qui doivent leurs performances à leurs ingés sons ou leur monteurs vidéos. Des artistes d’ailleurs souvent plus doué(e)s pour l’utilisation des outils médiatiques que pour la création d’univers personnels.

Sources :
http://www.wesleywillissjoyrides.com/
Irwin Chusid : Songs in the key of Z