Lattier – Le Combat Ordinaire

En 1985, Le ministre de la culture Jack Lang et un aréopage de gens cultivés se rendent dans le sud de la France pour une séance de goinfreries distinguées et de pénétration anale de diptères dont le consentement reste encore à prouver.
Un peintre est invité pour conclure la soirée. Ses tableaux racontent des histoires liées à sa région d’attache, entre l’Ardèche et le Gard . Des histoires de ses amis, de lui même, des faits divers… il est censé présenter ses tableaux et raconter les histoires au public.
On annonce la petite présentation d’une heure. Et là, Jack Lang et ses compagnons de Pince-Fesse fuient, tout ballonnés de boustifaille, sans même un regard pour les tableaux et sautent dans les bus pour aller dormir.
Le peintre c’est Gérard Lattier, qui, profondément blessé, racontera finalement ses histoires aux employés du musée. Il répondra au ministre par un tableau racontant l’histoire de ces civilisations anciennes dont il ne reste pour seules traces que des fossiles d’étron.
Alors qui est cet homme si peu digne d’intérêt pour nos amis parisiens qui, comme chacun sait, possèdent le savoir universel en terme d’art, de culture, de sexualité, de cuisine, de bien parler (c’est à dire sans les accents grotesques mais mignons des provinciaux, ces créatures aux trois quarts bêtes), d’air pollué et de dépressions ?
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Né en 1937 à Nîmes, le petit Lattier grandit dans les horreurs de la guerre de 40. Il voit les pendus sous le pont de Nîmes et son père meurt dans le bombardement d’un chemin de fer.
Il commence à dessiner enfant, pour s’occuper alors qu’une maladie le cloue au lit.
Il gagnera sa vie comme employé municipal, plus exactement en nettoyant les WC de la piscine.
Il se fait interner en Hôpital psychiatrique pour échapper à la guerre d’Algérie. C’est là qu’il commencera à peindre. Ses premières œuvres sont sombres et violentes, dans la lignée de Bosch ou Goya. Il s’agit de scènes de torture ou de viol, parfois scatologique et baignées d’un certain humour noir qui en atténue parfois la brutalité.
Ses premiers tableaux ne rencontrent guère qu’un succès d’estime, mais permettent tout de même au peintre de rencontrer des appuis dans le milieu dont Clovis Trouille avec qui il correspondra.
Lattier continuera a explorer la face sombre de l’être humain, jusqu’à plonger dans la dépression. Une dépression  » qui se porte aux yeux, je ne peux plus fixer, je ne supporte plus la lumière, je ne bande plus, le corps refuse d’aller plus loin.  » .La maladie particulièrement violente l’empêche de peindre. Lattier sombre petit à petit et ne sera sauvé que par sa rencontre avec sa future femme Annie :  » Annie m’a ramassé et m’a fait un petit et ça ! c’est une bonne raison de vivre ! « .
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Son style va alors changer pour devenir celui que l’on connait aujourd’hui. Les couleurs deviennent progressivement lumineuses, il peint les histoires de son enfance, celles que lui racontent sa mamé ou ses amis. Ses tableaux comportent l’histoire manuscrite et illustrée de quelques images. Ils se lisent à la manière d’une bande dessinée. Le texte est généralement oralisé, avec des passages en occitan et des transcriptions phonétiques.

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Il serait néanmoins injuste de voir en Lattier uniquement un passeur de la mémoire collective. En regardant de plus près ses images on peut voir que le petit Jésus porte des couches Pampers ou que les soldats du massacre des innocents brandissent la croix gammée. Les histoires passent au brouet de son imagination prolifique, il se les approprie pour en faire une œuvre personnelle, nourrie de ses émotion.
On peut établir un parallèle entre Lattier et Marco, le personnage principal du Combat Ordinaire de Manu Larcenet. Marco est un photographe spécialisé dans les clichés de guerre, comme Lattier une phase dépressive le prive d’inspiration et d’envie qui reviendront là aussi grâce à sa femme et à la paternité. Il consacrera une série de photos aux ouvriers du chantier naval de sa ville natale et se heurtera lui aussi à l’hypocrisie du milieu artistique .
Les deux vivent une sorte de chemin de Damas : comme l’apôtre Paul (présent dans l’oeuvre de Lattier) ils sont privés un moment de leurs forces, ce qui les guide vers une sorte de révélation (même si le mysticisme chrétien est absent chez Larcenet). Tout deux s’appliqueront alors à sauver une mémoire liée à leur enfance.

On qualifie souvent Lattier d’artiste « naïf » et c’est plutôt stupide. Peut on réellement considérer que l’auteur d’ «  Enculer le foetus » est naïf ? Je trouve le terme d’art naïf significatif d’un certain paternalisme que j’évoquais déjà dans l’article sur l’Outsider music. J’y vois une sorte de mépris de classe culturelle, rabaissant avec condescendance un travail qui a autant de valeur que celui des tenants de l’art conceptuel et intellectuel (à défaut d’être réellement intelligent).
Lattier cherche à retrouver un regard d’enfant pour voir le monde qui l’entoure, mais il le traduit en peinture avec l’esprit et le corps d’un homme adulte. Ses premiers tableaux montrent sa maîtrise des règles de l’art pictural et sa connaissance des grands maîtres. Sa correspondance avec Trouille montre une large culture et une maîtrise de la langue française à milles lieux de l’oralité de ses tableaux.
La peinture de Lattier est le fruit d’une réflexion est d’un travail de recherche, très loin d’une expression « brute » .
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Le thème principal de l’oeuvre de Lattier est l’amour, au sens évangéliques du terme, tel que l’entend Saint Paul :
« L’amour est patient,
l’amour est serviable,
l’amour n’est pas envieux,
il ne se vante pas,
il ne se gonfle pas d’orgueil,
il ne fait rien de malhonnête,
il n’est pas intéressé,
il ne s’emporte pas,
il n’entretient pas de rancune,
il ne se réjouit pas
de voir l’autre dans son tort,
mais il se réjouit
avec celui qui a raison ;
il supporte tout,
il fait confiance en tout,
il espère tout, il endure tout.
L’amour ne passera jamais. »

(1ère lettre de Saint Paul aux Corinthiens 12, 4-8)

 » C’est le voyage au pays de la Bête du Gévaudan. Ce voyage-là, il me dure quatre ans avec, au bout du voyage, la Bête qui me tend le miroir, je me suis regardé dans le miroir, j’ai demandé Pardon  » (Lattier)
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La religion de Lattier est à l’image de ses tableaux : gorgée d’ humour et de tendresse. Selon lui, la plus belle preuve de l’amour de Dieu et de sa bonté c’est qu’il nous permette de douter de son existence. Dieu peint par Lattier joue de l’accordéon « comme un pied », mais les habitants du paradis, heureux de voir Dieu s’amuser, font comme s’il jouait bien et danse quand il massacre les airs de valse. Seul, dans un coin du paradis, le chef d’orchestre Herbert Von Karajan se plaint du vacarme. Il s’en plaindra et en souffrira 12 ans (c’est à dire le temps qu’il passa au parti nazi) avant de s’ouvrir à l’amour et de rejoindre la ronde des danseurs. Car chez Lattier, la rédemption est toujours possible, même chez les criminels de guerre qui ont marqué son enfance une étincelle d’humanité est présente. Ainsi, dans un autre tableau, un juif polonais caché en France se voit gracié par un officier allemand admiratif de son courage.
Un autre tableau rebaptise la vierge Marie « Nôtre-Dame de la joie » . On y voit un autre chef d’orchestre proche des nazis invité sur scène par Yehudi Menuhin en signe de pardon.
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Un autre thème important est celui de la défiance envers la hiérarchie et l’autorité. D’un hommage vibrant au Jaures de Brel à l’histoire d’un homme se distrayant le dimanche en frappant les officiers sur la Canebière, Lattier s’attaque à tout ce qui porte atteinte à la dignité humaine de quelque façon que ce soit. Dans ses tableaux, les monstres des premiers temps accompagnent les raids des soldats massacrant les populations civils . Mais comme toujours, la tendresse et l’indulgence ne sont jamais bien loins. Dans l’histoire de La Battue (l’histoire d’une nîmoise tondue à la libération) une image sous-titrée « peut être bien qu’il s’aimait ces deux là » montre la femme et son amant allongés nus dans leur lit, un large sourire sur chaque visage, tandis que la guerre fait rage. La guerre représentée par Lattier montre autant des occupants humains , capable de nobles sentiments malgré leur cruauté que les alliés en créatures de cauchemars, tuant les civils aveuglément pour s’assurer la victoire.

L’oeuvre de Lattier est avant tout marquée par l’amour et la tendresse. Un humanisme profond, développé à la suite d’années sombres et de tableaux d’une rare violence à l’inspiration morbide. Il ne s’agit pas d’une rupture dans son travail mais d’une continuité, l’horreur du début est toujours présente, elle est seulement prise différement. « Salut ! Je vais vers la vie » dit l’auteur à propos de cet évolution.
Les valeurs défendues dans ses tableaux, les sentiments qu’ils véhiculent sont nécessaires dans notre époque marquée par un cynisme aussi béta que mercantile, par le mépris plus ou moins affiché (ou plus ou moins paternaliste) d’une certaine élite intellectuelle et la vulgarité abêtissante de son paysage culturel.
Son œuvre, qu’on pourrait hâtivement juger naïve et régionaliste, est une résistance magnifique à la barbarie et à la brutalité, sous toutes leurs formes.
Et, cerise sur le gâteau, tout cela sans torturer le moindre animal, avouez que c’est fortiche !!

Bibliographie :
http://www.artwiki.fr/wakka.php?wiki=GerardLattier
Gérard Lattier, Le voyage en peinture, Editions du Chassel, Lagorce, 2004
Clovis Trouille – Gérard Lattier, correspondances, Editions Actes-Sud / Cercle d’art contemporain du Cailar, 2004

Portrait de Lattier par André Abbe et Gejo Klos. Production Imagine France Lagorce 07150

Le combat ordinaire, Manu Larcenet, Dargaud