La taupe excavatrice 1 ou Journal des oreilles d’un type qui a sûrement mieux à faire

Dans la vie il y a deux sortes de personne : ceux qui creusent et les autres. Il va de soi que je me targue d’appartenir à la première catégorie et que je n’en suis pas peu fier. C’est donc les pattes terreuses et l’ oeil brillant que je vous présente cette première poignée de vers de terres, particulièrement indiqués pour l’aération des oreilles bloquées par des bouchons de cire trop compacts ainsi q’une poignée de considérations sur ce qui est passé par mes orrifices auditifs ces denriers temps

Tout d’abord Buck Gooter. Duo formé de Billy Brat et Terry Turtle, Buck Gooter joue une musique à mi chemin entre Son House et Lightnin Bolt.
Un blues primitif et bruyant, minimaliste à base de niaque, d’inventivité et autres bout de ficelles qui explose sur leur dernier album Spider’s Eyes, distribué par l’ excellent label Sophomore Lounge dont nous reparlerons très certainement (nous c’est moi, ma main gauche, ma main droite et mon clavier) à l’occasion. L’utilisation du Theremin et des batteries électroniques (le tout saturé comme il se doit) crée une ambiance que ne renierait pas un David Thomas.
A noter également l’excellent album solo de Terry Turtle: Those Little Devils où le vétéran (62 ans) livre une vision très originale et personnelle du blues, à rapprocher de celle de Shifty Chicken Shed que j’avais déjà évoqué ici.
Vraiment, sa musique et celle de Buck Gooter déborde d’énergie et d’originalité. De plus l’écoute prolongée de leurs albums peut modifier vos perceptions auditives au point de vous pousser à fonder une chorale de marteaux piqueurs.

A part ça j’ai laissé traîner mes oreilles du côté du rap français. Au delà des retours sur-médiatisés d’une poignée de vétérans n’ayant plus que leur statut d’ancien et l’épouvantail dénué de sens sur lequel il y a marqué respect pour imposer de grotesques escroqueries en forme d’albums ou de EP, les sorties de qualité n’ont pas manqué ces derniers temps .
Bon d’abord il y a la bombe à eau Kacem Wapalek (formule de la bombe à eau = 50% de bonne grosse déflagration qui en met partout + 50% de pétard mouillé). Un album très attendu, au point de se vendre très bien sans budget promo, mais qui m’a laissé sur ma faim.
Pour ma part ce n’est pas à cause de l’absence d’inédit : il s’agit tout de même de textes de qualités que j’avais vraiment envie d’entendre enfin dans des versions propres et je déteste cet exigence de productivité qu’a le public envers les artistes, comme si Kacem (et tant d’autres) devait créer plus pour plaire plus. Il n y a qu’à voir les comportements odieux qui ont pu fleurir ces derniers mois à l’encontre du vidéaste Antoine Daniel, victime de son exigence et paniqué face à la feuille blanche.
Mais nous nous égarons (en double file ce qui est périlleux). Bref les morceaux de Kacem sont enfin en versions propres et c’est là qu’est tout le problème. L’album es trop propre, presque aseptisé ce qui est triste quand on a vu l’énergie de l’animal en live, son imprévisibilité perceptible même dans ses vidéos freestyles. Les musiques sont molles, mal choisies et semblent complètement inadaptées au flow polymorphe du MC. Des boucles soul jazzy sur fond de drums gentillet , une sorte de boom bap d’ambiance un peu mouligasse (pardon smooth) qui est au son du prétendu âge d’or ce que les sapins odorants des voitures sont aux arbres centenaires, seul Bonetrips signe deux prods intéressantes dont une outro bienvenue qui annonce, on l’espère, une suite plus aventureuse. Néanmoins j’écoute l’album et je l’aime plutôt bien, mais il tient en grande partie sur les épaules du charismatique Wapalek. Et je crains que le coefficient sympathie ne marche pas une seconde fois.

Sinon que devient Oster Lapwass ? Le beatmaker autrement plus talentueux qui accompagnait Kacem à ses débuts balance un nouvel album réunissant les prolifiques Lucio Bukowski et Anton Serra alias La Plume et Le Brise-glace. Un album plutôt très réussi avec un Lucio qui mesure un peu moins sa bibliotheque à longueur de couplets et dont les textes ressortent forcément grandis. De son côté Serra reste fidèle à lui-même c’est dire sauvage, inventif et excellent entre potache qui dessine des bites au fond de la classe et écorché vif. Oster lui creuse le sillon de son beatmaking sombre et expressif aux influences multiples, il crée une véritable ambiance qui lie tous les morceaux de l’album. On notera quelques idées appréciables qui font sortir le duo de sa zone de confort comme Les Sept Péchés ou ce qui aurait pu être un concept artificiel provoque (en tout cas chez moi) un véritable effet physiologique sur l’auditeur : j’ai vraiment eu envie de dégueuler sur un des couplets. Un album très agréablement conclu par le somptueux morceau fleuve Pinacle, tranchant radicalement avec le reste du disque. Le morceau est funky et décontracté avec une instru pas aussi simple qu’elle a l’air au premier abord, là dessus le flow chaloupe un sourire à travers l’ambiance sombre de l’album. On respire dans un bonheur tranquille que n’englue aucune niaiserie « et c’est la vie et c’est tant mieux ».

J’aimerais enfin vous parler du EP du duo Wamo, formé par le MC Wapi et le beatmaker Remo. Wapi, ancien MC de Comic Strip et auteur d’un premier album solo très réussi (Totem) nous régale de textes riches et fouillés, émaillés d’humour potache avec un flow au groove imparable et un timbre de voix immédiatement reconnaissable. L’alchimie est parfaite entre ces acrobaties textuelles et la musique à la voix direct, pleine de groove et incroyablement riche de sonorités et de détails. Un travail d’orfèvre dont résulte un formidable foisonnement : on ne cesse de redécouvrir le EP au fil des écoutes.
Le format est d’ailleurs particulièrement bien géré : il n’est ni baclé ni frustrant ce qui est souvent l’écueil du format EP (d’ailleurs vous allez m’expliquer l’intérêt, bande de zouaves, de frustrer votre public) . Ici il s’agit bel et bien d’une œuvre à part entière, courte mais dense et passionnante.

Sur ce bonne écoute et dans le meilleur des cas au mois Prochain.