La Taupe Excavatrice 3 : Les habits neufs du Noble et du Jeune Prince

Je vous parlais dans le dernier article des rappeurs français qui veulent se faire aussi gros que leurs confrères d’outre-atlantique. Et bien parfois les petites grenouilles dépassent les bornes. Parfois elles gonflent un peu trop et je me mets à rêver d’aiguilles à tricoter. C’est ce qui est arrivé ce mois-ci.
On se souvient du Wu-Tang et de leur album disponible à un seul exemplaire : mégalomanie de beaufs embourgeoisés comparables aux errances de Jay Z et Kanye west, sinistres Schpountz de l’art contemporain.
Le rap attire les hipsters, branchouilles et autres bobos en quête de frissons (de frissons ironiques bien sur) alors c’est à eux qu’on vend. Et comme ces gens là aiment bien avoir des bidules en plastique plus jolis que ceux du voisin on leur bricole un p’tit collector, comme si le disque allait être meilleur.
Et voilà que cette pratique élitiste s’invite en France, via deux rappeurs de cette nouvelle génération qui se font appeler le Noble et le Jeune prince (ou Espiiem et Veerus ).
Pour ma part j’ai découvert le concept par Veerus, je n’ai appris qu’un peu après qu’ Espiiem l’avait fait en premier. Alors quel est ce concept révolutionnaire ? Cet idée géniale ? Le EP privé. Un peu comme pour le Wu mais version Lidl.
Je vous explique l’idée : les deux EP ( Cercle Privé pour Espiiem et Visons pour Veerus) sont réservés à un noyau de 500 fans. Ils sont uniquement disponibles au format numérique au prix de 10 euros et une fois les 500 téléchargements dépassés ils disparaîtront d’internet.. Disparaître d’internet ? Vous êtes sérieux là ?
Ce concept est ridicule et idiot, alors pourquoi s’énerver ? Mais parce qu’il pue le mépris, la prétention et l’égocentrisme. Et en plus ça marche, je ne vois personne s’insurger contre cette pratique dans la presse hip hop  et dans le public des deux artistes. On parle de marquer le sacro-saint « game » par exemple. Hum bon.. voyez-vous mes amis il y a un truc dans le domaine de l’art qu’on appelle les goûts. Les goûts résultent de la subjectivité de chacun (quand ils ne sont pas dictés par le désir d’appartenir à un certain milieu mais c’est un autre débat), et il y a des gens qui détestent ou sont complètement indifférents à ce que d’autres considèrent comme des classiques universels. « Marquer le game » c’est donc consacrer beaucoup d’énergie, de temps et d’intelligence (et quand on trouve des concepts comme ça il ne faut pas trop gâcher ses réserves) à déclencher une tempête dans un dé à coudre. Tempête qui ne sera peut-être qu’une brise légère pour la moitié des habitants du dé à coudre.
Une question maintenant : qui sont ces fameux fans privilégiés qui auront droit de posséder rien que pour eux tout seuls (et ceux qui seront passés par frap.ru ou cpasbien ) le ficher zip ? Mais ceux qui payent voyons ! Ceux qui payent sur un laps de temps assez court pour acheter un disque sur la seule foi des premiers extraits ! Personnellement j’écoute toujours un disque au moins deux fois avant de me décider à l’acheter quand je pourrais le payer. Et j’espace ces deux écoutes, pour me laisser le temps de digérer, de prendre un peu de recul ou simplement d’être dans l’humeur et d’avoir le temps. Alors je ne peux pas acheter ces disques parce que je ne paye pas assez vite ? Parce que je n’ai pas dix balles sous la main à un moment donné ? Parce que je ne suis pas un « vrai fan » ? c’est-à-dire dépourvu d’esprit critique et qui fait aveuglément confiance ? Celui qu’on prend en otage pour qu’il partage et qu’il soutienne ? celui qu’on récompense quand il a assez cliqué comme s’il vous devait quelque chose ? Imprimez bien ceci : le public ne doit rien aux artistes, c’est eux qui lui doivent tout. La récompense est pour l’artiste quand il sort un nouveau morceau que des gens vont écouter et apprécier. Si j’aime un morceau ou un disque selon mes critères subjectifs je le ferais tourner par les moyens qui sont à ma disposition. Si je ne l’aime pas je n’en parlerais pas. Si je l’écoute et qu’il m’énerve ou me déçoit pour une raison X ou Y je le descendrais plus ou moins violemment.
Faire de la musique pour 500 personnes sommées de prouver leur envie de l’écouter en payant rapidement sans avoir pu se faire une idée de ce qu’on leur vend c’est petit, mesquin et odieux. Réserver ses créations à une poignée d’individus choisis et donc en exclure d’autres c’est indigne de qui se prétend artiste et sait avoir un public demandeur. Je ne sais pas de quelle noblesse Espiiem et Veerus se réclament mais ce n’est probablement pas la noblesse d’âme.

Enfin j’aimerais dire ceci : je n’écris pas cet article pour insulter ces deux artistes gratuitement mais pour critiquer des attitudes qui sont en contradiction avec les valeurs auxquelles je crois et que je trouve symptomatiques du monde de l’art à l’heure actuelle. Je n’ai rien contre Espiiem et Veerus personnellement. Je connais leur musique et leur travail est de qualité c’est indéniable. Ils méritent amplement leur succès. Les quelques piques qu’on trouvera ça et là ne sont motivés que par mon goût de l’humour et du bon mot.
Encore une fois je n’attaque pas deux personnes mais deux figures publiques qui, le temps d’un acte, ont symbolisé quelque chose qui me débecte, une vison de l’art et de son marché que je trouve néfaste.
J’ai donné mon opinion et mon ressenti c’est tout. Je ne souhaite pas rendre justice, juste me défouler un coup et exposer ma vision des choses.
Je vous retrouve au plus vite pour un article de la taupe plus semblable aux deux précédents où je présenterais mes découvertes musicales et autres.
Sur ce, afin d’enfoncer le clou, je vous laisse sur cette phrase de Coluche : « Pour critiquer les gens il faut les connaître et pour les connaître il faut les aimer »